Visite du phare de Cordouan
Françoise Massard
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Véritable vigie à l'entrée de l'estuaire de la Gironde, le phare de Cordouan (qui a fêté ses 400 ans en 2011) est situé à environ 9 km au large, à vol d'oiseau, de Saint Georges de Didonne. Du point de vue administratif, ce phare d'atterrissage est rattaché à la commune du Verdon (Gironde). Il est géré par le Service des Phares et Balises (cf. ici l'histoire et le fonctionnement actuel de ce service créé au XIXe siècle).

"On ne connaît pas assez ce respectable personnage, ce martyr des mers. L'audace, en vérité, fut grande de bâtir dans le flot même, que dis-je, dans le flot violent, dans le combat éternel d'un tel fleuve et d'une telle mer (…)" — La Mer, 1860, Jules Michelet.


Cordouan (45° 35' 11" N - 01° 10' 25" W) est le plus vieux phare de France et l'un des plus anciens d'Europe. Le "Phare des Rois" ou le "Roi des Phares", comme il est parfois appelé, a été classé "monument historique" dès 1862, la même année d'ailleurs que Notre-Dame de Paris. L'origine de son nom n'est pas prouvée, certains historiens le faisant venir de la ville espagnole de Cordoue qui commerçait avec Bordeaux dès le Haut Moyen Age. Une première tour (de 16 m de haut) fut construite (sur pilotis) sur la batture de Cordouan, dans la deuxième moitié du XIVe siècle, par le Prince Noir, surnom donné à Édouard, Prince de Galles (fils d'Henri III d'Angleterre), qui gouverna la Guyenne de 1362 à 1371. Le phare actuel fut construit à une cinquantaine de mètres de la première tour.


Port de Royan, d'où j'ai personnellement embarqué.


Ce phare n'est accessible qu'à marée basse. Après une trentaine de minutes de navigation à bord d'une vedette à passagers, au départ du de Royan ou du Verdon ou encore de Meschers-sur-Gironde, celle-ci mouille au large du plateau rocheux de 150 ha sur lequel est construit le phare.


Puis on s'approche du phare après transbordement à bord d'une annexe à fond plat. Celle-ci laisse les passagers à quelques dizaines de mètres de Cordouan, lesquels ont alors de l'eau jusqu'aux genoux. L'accès final se fait en marchant sur un "peyrat", étroite chaussée pierreuse pas très praticable car recouverte de coquillages plus ou moins anguleux. Mieux vaut éviter d'être pieds nus… la visite du "Versailles de la mer" se mérite.


Le phare actuel fut livré en 1611 après 27 ans de travaux. C'est en effet le 2 mars 1584 que le roi Henri III de Valois (on retrouve l'écusson HDV gravé dans la pierre à l'intérieur de la tour) — en présence du Maréchal de Matignon, gouverneur de Guyenne, et du maire de Bordeaux… un certain Michel de Montaigne — donna à l'architecte Louis de Foix l'ordre de construire ce joyau, afin de remplacer la tour à feu du XIVe siècle qui était en très mauvais état. L'architecte y consacra 18 ans de sa vie et… sa fortune, mais ne vit malheureusement pas "sa" tour achevée, car il mourut en 1602. C'est sous la responsabilité de son ancien conducteur de travaux, François Beuscher, que s'acheva la construction. De nombreux ouvriers (en moyenne une centaine) travaillèrent sur ce chantier pendant toutes ces années, ainsi que de nombreux marins et mariniers qui leurs apportaient les pierres et autres matériaux. Le phare subit une première restauration de 1661 à 1664, sur ordre de Colbert, puis fit l'objet de divers travaux d'entretien durant la première moitié du XVIIIe siècle. Il fut réhaussé en 1786-1790 d'une trentaine de mètres, pour atteindre une hauteur de 68 m (65 m au-dessus des hautes mers), sa hauteur actuelle (pour un diamètre de 16 m à la base). Les travaux — qui conservèrent les trois premiers niveaux de Louis de Foix — furent menés sous la responsabilité de Joseph Teulère (1750-1824), Ingénieur des Ports et Arsenaux. La sobriété un peu sèche de la partie réhaussée contraste avec la richesse architecturale des étages inférieurs de Louis de Foix. Des travaux de maintenance ont été régulièrement effectués. Le soubassement du phare (d'une quarantaine de mètres de diamètre) a fait l'objet d'importants travaux de consolidation en 2005.

Louis de Foix, né à Paris en 1535, était un architecte qui se fit d'abord un nom en Espagne en travaillant (en 1563) au Palais de l'Escurial et en effectuant des travaux hydrauliques sur le Tage. Après quoi, il effectua des travaux en Pays de Loire (pont de Pirmil à Nantes et travaux de nivellement du lac de Grand Lieu) et surtout détournement de l'Adour en aval de Bayonne (lire "L'homme qui vola le fleuve - 1578, Louis de Foix détourne l'Adour" de Fernand Lot, Ed. Aubéron).


Pour pénétrer dans le phare, on franchit la "porte de marée" ouverte à l'Est (cf. photo ci-dessus, à gauche), puis on emprunte un escalier qui aboutit à la plateforme circulaire (photo ci-dessous à droite). Sur les pourtours de la couronne, les appartements des gardiens (jusqu'au 29 juin 2012, date de leur départ définitif : le phare de Cordouan, comme les autres phares français, ne sera plus gardé — cf. encadré en bas de page). La relève des gardiens, tous les 14 jours, se fait au départ de Port Bloc (sur la commune du Verdon).


L'architecture s'inspire des règles du classicisme romain (jeu de colonnes, superposition des ordres dorique et corinthien, frontons triangulaires, etc.).


Au rez de chaussée, appartements des gardiens et divers locaux techniques (salle de stockage du fioul, salle des machines, etc.). Aucun d'eux n'est ouvert à la visite. On aperçoit seulement, et de l'extérieur, deux pièces lambrissées en enfilade (cf. photo de gauche ci-dessous), avec un mobilier datant de Napoléon III. Le phare fut électrifié en 1948 (cf. infra l'histoire de l'éclairage du phare). Dans une armoire-musée, la première lampe (cf. les deux photos de droite ci-dessous). C'était une ampoule de 6 000 W alimentée en 110 V triphasé. Les éclairs sont produits grâce à un écran tournant sur un bain de mercure. Ce type de lampe sera utilisé jusqu'en 1984.


Au premier étage, l'ancien "Appartement du Roi", salle carrée et voûtée en arc de cloître, avec deux cheminées (dont l'une est factice). Il ne fut aménagé qu'en 1664 par Colbert (en fait, aucun roi n'est jamais venu séjourner au phare de  Cordouan, mais il a été pendant longtemps un véritable "symbole royal"). Quatre consoles portent les bustes de quatre hommes célèbres : le physicien Augustin Fresnel (fondateur de l'optique ondulatoire moderne, célèbre pour la lentille à échelons qui porte son nom), l'hydrographe en Chef de la Marine Charles-François Beautemps-Beaupré (le "père" de la météorologie moderne) et deux directeurs des Phares et Balises, Léonce Reynaud (ingénieur de Polytechnique et architecte qui dirigera les Phares et Balises de 1846 à 1878) et Léon Bourdelles (ingénieur de Polytechnique et des Ponts et Chaussées, qui sera à la tête des Phares et Balises de 1893 à 1899, date de sa mort).

Augustin Fresnel
(1788-1827)
Charles-François Beautemps-Beaupré
(1766-1854)
Léonce Reynaud
(1803-1880)
Léon Bourdelles
(1838-1899)

Au deuxième étage, la chapelle Notre-Dame de Cordouan (dernière salle datant de la construction par Louis de Foix). Elle comporte de nombreux emblèmes monarchiques. Cinq niches sont évidées dans l'épaisseur du mur. Celle de l'Est contient l'autel en marbre blanc (cf. deuxième photo ci-dessous), datant de 1855. Deux autres contiennent encore les socles des bustes de Louis XIV et Louis XV qui furent enlevés à la Révolution. Quatre beaux vitraux, datant de 1855, sont l'œuvre du Maître verrier Lobin (qui a participé en som temps à la restauration des vitraux de Notre-Dame). Ils représentent Sainte Anne, Sainte Sophie, Saint Michel et Saint Pétrus. Fortement abimés durant la Seconde Guerre mondiale, ils ont été restaurés en 1946 par le Maître verrier Caillaud. Ayant souffert lors de la tempête de 1999, ils ont dû être remis en état par le Maître verrier Fournier. Sur la photo de droite, un buste de Louis de Foix, surmonté d'une longue inscription à sa louange (et rappelant les restaurations effectuées sous Louis XIII et Louis XIV). La chapelle fut désacralisée à la Révolution, mais un pelerinage a lieu chaque année depuis 1997 (initié par la Paroisse du Verdon et l'Association de sauvegarde du phare de Cordouan). Un mariage y fut célébré il y a quelques années, mais le fait est rare car la cérémonie est fort onéreuse…


Au troisième étage, la Salle des Girondins, pavée de mosaïques en marbre noir et blanc. De là, part un magnifique escalier en vis suspendu donnant accès à la lanterne. Cet escalier couvre trois étages dont les paliers abritent la salle du contrepoids (au quatrième), la salle du matériel (au cinquième) et la chambre de quart (au sixième, cf. photo de droite ci-dessous) dont les deux lits en alcôve (aujourd'hui disparus) épousaient la rotondité de la pièce.


Du haut de la tour (à 68 m de haut quand on est sur la terrasse supérieure — 301 marches à gravir depuis le peyrat), vue magnifique sur le plateau rocheux largement découvert et les bancs de sable aux multiples rides. Superbe panorama sur le littoral médocain, l'entrée de l'estuaire de la Gironde et la côte charentaise.


Feu de bois, poix et goudron à l'origine, puis alimenté au blanc de baleine à partir de 1664, le phare est ensuite éclairé par un réchaud au charbon de terre (de 1727 à 1782). Mais charrier plus de 100 kg de charbon par nuit dans ce type de construction n'est pas rien, aussi ce réchaud fut-il remplacé (à partir de 1782) par un fanal à réverbères paraboliques alimenté par des lampes à huile. Le feu devient tournant en 1790. En 1823, Augustin Fresnel teste à Paris, puis à Cordouan, son système lenticulaire. Différents dioptres seront installés et améliorés durant toute la deuxième moitié du XIXe siècle, les feux étant alimentés à l'huile végétale (à base de colza). Cette huile est remplacée par du gaz de pétrole à partir de 1907. Comme on l'a dit plus haut, le phare est électrifié en 1948. On l'a vu, une lampe de 6 000 W sera utilisée jusqu'en 1984. Elle sera alors remplacée par une ampoule à halogène de 2 000 W, les éclats étant rythmés par une puce électronique. Le système actuel (lampes de 250 W aux halogénures métalliques et nouvel écran tournant fournissant trois éclats en douze secondes) — cf. photos ci-dessous — a été installé en 2006. Ce feu à occultations porte à 22 milles (environ 40 km) à la ronde dans le secteur blanc.


Ci-dessous, deux planches historiques. A gauche, Elévation du phare, avec l'ancienne tour du Prince Noir (à gauche), entre 1606 et 1611, dessin de Claude Chastillon, gravure Poinsard et Mérian (1641). A droite, Coupe transversale, anonyme (après 1727).


A noter qu'au début des années 1980, ce phare de Cordouan faillit être abandonné par l'Etat, déclassé et vendu aux enchères, car trop coûteux et considéré comme superfétatoire vu les progrès électroniques de la signalisation maritime. Mais la mobilisation des amoureux du phare et du patrimoine, notamment autour de l'Association pour la sauvegarde du phare de Cordouan (créée en 1981), a permis son maintien en service et sa restauration. Il restera ouvert aux visites et surtout gardera quand même son rôle de repère pour les bateaux. Les deux derniers gardiens de phare en France, ceux précisément du phare de Cordouan, viennent de le quitter définitivement. En effet, Jean-Paul Eymond et Serge Andron sont partis en retraite le 29.06.2012, après 35 ans de bons et loyaux services. Ils ont remis les clés du "Versailles de la mer" au responsable du SMIDDEST (Syndicat Mixte pour le Développement Durable de l'Estuaire de la Gironde). C'est en effet cet organisme — en charge de toutes les richesses architecturales de l'Estuaire : ce phare de Cordouan bien sûr, mais aussi le phare de Richard, le phare de Patiras ou encore le phare de Grave — qui assurera désormais la surveillance du site de Cordouan et de l'accueil des touristes.

Lectures complémentaires
  • Un monument méconnu, le phare de Cordouan, par René Bonnaud, Rev. Neptunia n° 188 (1992).
  • Les trois plus anciens phares de France : Cordouan, Les Baleines, Chassiron, par René Faille, Ed. La Rochelle-Quartier Latin (1974).
  • Serge Andron, une vie sur Cordouan, par Bruno Vaesken et Elisabeth Vaesken-Weiss, Ed. Ouest-France (02.2012).
  • Les 301 marches de Cordouan - Ma vie de gardien de phare, par Jean-Paul Eymond, Ed. Sud-Ouest.

Françoise Massard - 30.06.2012

© Françoise Massard
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