Le MARION DUFRESNE à Port-Réunion
Françoise Massard
/ Photos Eric Kerverdo et Hubert Pédurand
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Propriété des Terres Australes et Antarctiques Françaises (TAAF) et armé par la CMA CGM (avec un équipage franco-malgache —13 français dont six officiers), le MARION DUFRESNE (deuxième du nom) est un navire polyvalent qui a deux fonctions principales. C'est un navire ravitailleur des îles australes (Crozet, Kerguelen, Amsterdam, Saint-Paul, toutes situées entre les "40rugissants" et les 50hurlants") distantes d'environ 3 000 km de l'Ile de la Réunion, son port d'attache (distance couverte en environ cinq jours). Il assure ainsi, pendant quatre mois de l'année, toute la logistique de ces îles extrêmes situées à 13 000 km de la métropole : transport de fret (capacité 110 evp / 2 500 t) y compris de colis lourds (il dispose de deux grues de 25 t de capacité de levage, jumelables), transport du fuel nécessaire au fonctionnement des bases (capacité 1 000 m3), et enfin transport de passagers (personnels des bases et visiteurs / capacité totale maximale 110 personnes / 50 cabines). Mais c'est aussi un navire de recherches océanographiques dans les domaines les plus variés des sciences marines (géophysique, paléoclimatologie, sédimentologie, biologie, hydrodynamique, etc.). Il dispose pour cela de 650 m2 de laboratoires et d'importants matériels de prélèvements d'échantillons (carottiers, rosette pour prélèvements d'eau de mer, etc.), des sondeurs, gravimètres, magnétomètres, thermosalinographes, etc. Ces recherches océanographiques sont menées sous la responsabilité de l'IPEV (cf. ci-dessous).



En effet, chaque année, pendant environ huit mois, l’Institut Paul-Emile Victor (IPEV) affrète le MARION DUFRESNE aux TAAF pour mener des campagnes océanographiques sur tous les océans du monde. Elles concernent la cartographie, l’origine et l’évolution des dorsales océaniques,  l’étude de la circulation atmosphérique, de la circulation océanique et de l’interface océan-atmosphère, l'étude de l’écosystème pélagique de la haute mer, l’inventaire de la faune et de la flore de l’océan Indien, etc.



J'ai récemment séjourné à l'ïle de La Réunion (mai-juin 2011), mais je n'ai malheureusement pas pu voir le MARION DUFRESNE qui était parti en mission IPEV courant avril. Pour me consoler, des amis m'en ont fourni sur place les photos qui illustrent cette page (un grand merci à eux). Ci-dessus, photos de Eric Kerverdo, pilote à Port-Réunion (avec qui j'ai d'ailleurs eu la chance de naviguer). Ci-dessous, photos de Hubert Pédurand, directeur de RotOcéan (usine réunionnaise ultramoderne qui imprime les éditions locales du Monde, du Figaro, de l'Equipe, etc., superbe technologie d'impression numérique), avec qui j'avais travaillé de nombreuses années en métropole alors que j'éditais des ouvrages de recherches scientifiques).


Bénéficiant d'une tenue à la mer exceptionnelle lui permettant de travailler par tous les temps, le MARION DUFRESNE est l'un des plus grands navires scientifiques au monde. Construit en 1995 par la Société Nouvelle des Ateliers et Chantiers du Havre, c'est le deuxième du nom : le premier (à quai à Punta Arenas, photo Marc Soviche), armé par les Messageries Maritimes, navigua sous ce nom de 1973 à 1995 (il fut démoli en Inde en 2004, sous le nom de FRES, pavillon MLT).



Caractéristiques complètes



L'imposant portique rouge supporte les antennes et les feux.



Le MARION DUFRESNE est aussi un porte-hélicoptères pouvant recevoir un appareil de type Écureuil, Lama, Alouette ou Dauphin.



Le navire dispose d'un carottier sédimentaire géant Calypso (10 t / carottes jusqu'à 60 m de long) unique au monde, de plusieurs systèmes de treuillage et portiques pour la manipulation d’engins et matériels lourds, d'un sondeur multifaisceaux Thomson-Sintra pour la cartographie des fonds, de bathysondes, de compresseurs pour études sismiques, etc.


Vaste passerelle dotée de tous les instruments modernes de navigation. Le navire étant classé AUT (pour "automatique"), toutes les commandes moteurs sont dupliquées à la passerelle (un pupitre dédié permet de suivre en permanence les paramètres machines) et il n'y a donc pas de quarts à la salle machines (c'est l'officier de quart passerelle qui gère les éventuelles alarmes machines, au moins dans un premier temps). Le navire comprend bien sûr un système de positionnement dynamique (indispensable pour les opérations scientifiques).



La passerelle est prolongée par les habituels ailerons débordant de la muraille du navire : celui à bâbord est ouvert, mais celui à tribord est entièrement fermé car c'est de là que sont pilotées les opérations océanographiques. Aussi, son pupitre (photo de gauche ci-dessous) regroupe t-il toutes les commandes, y compris celles du positionnement dynamique. Toujours impressionnant de regarder la mer à travers le plancher en verre de l'aileron (deuxième photo). Cartographie électronique évidemment (ci-dessous, la "Pointe des Galets" à La Réunion). A droite, vue partielle du PC scientifique.



Quelques emménagements : bar, salle à manger (pour les officiers, les scientifiques et les passagers), bibliothèque.



Deux exemples de cabines passagers (une couchette fixe, une couchette relevable). Certains laboratoires sont également dotés de couchettes repliables.



Mais, la visite est bientôt terminée... le MARION DUFRESNE est prêt à appareiller pour une nouvelle mission !


Et, pour se mettre dans l'ambiance, voici quelques photos de la faune des îles des mers du Sud
(photos faites par Marc Soviche alors qu'il commandait le premier MARION DUFRESNE en 1988, cf. bibliographie en bas de page).

Baie Dumont d'Urville
Eléphant de mer femelle
à Kerguelen
Eléphant de mer mâle
à Kerguelen
Gorfous sauteurs
à Saint-Paul
Une otarie
à Saint-Paul

Base Dumont d'Urville vue d'hélicoptère (en 1988)

Marc-Joseph Marion-Dufresne naquit à Saint-Malo en 1724. Marin-né, il s'était distingué très jeune (il avait alors 22 ans) en allant chercher en Ecosse le prétendant au trône Charles-Edouard Stuart qui venait d'être défait à la bataille de Culloden (avril 1746) et en le ramenant à Roscoff. Il en retira la réputation d'un manœuvrier audacieux. Après avoir navigué longtemps comme officier à la Compagnie des Indes, il devint Capitaine de brûlot dans la Marine Royale en 1759. Revenu à la Compagnie des Indes comme Capitaine de vaisseau en 1761, il part pour l'Océan Indien et conduit à l'Ile Rodrigue (près de l'actuelle Ile Maurice, alors appelée Ile de France) le chanoine-astronome Pingré chargé par l'Académie des Sciences d'observer le passage de Venus devant le Soleil.

Marion-Dufresne n'était lui-même pas étranger aux préoccupations scientifiques de l'époque puisqu'il fit des levés hydrographiques autour des Iles Seychelles, mais c'était sans doute avant tout un commerçant (il s'était d'ailleurs installé à l'Ile de France pour s'y livrer à des trafics, en particulier de traite des esclaves avec Madagascar) et un aventurier. C'est ainsi que le capitaine Marion-Dufresne fut chargé par le Gouverneur de l'Ile de France Du Dresnay des Roches et l'Intendant Poivre de prendre la tête d'une expédition dans le Pacifique pour se procurer, entre autres, des plants d'épices aux Moluques. Il reçut le commandement d'une flûte de 350 tonneaux, le MASCARIN, et appareilla en octobre 1771, de conserve avec une autre flûte (de 300 tx), le MARQUIS DE CASTRIES (ex BRUNY) commandé par le Capitaine Du Clesmeur. Marion-Dufresne avait comme "Second" sur le MASCARIN un certain Julien-Marie Crozet, marin déjà expérimenté lui aussi.

L'expédition, partie de l'Ile de France (Maurice), devait faire escale en Tasmanie et en Nouvelle-Zélande avant de mettre le cap sur Tahiti pour y rapatrier le Tahitien Aoturu qui avait été amené en France par Bougainville. Le retour devait s'effectuer par les Nouvelles-Hébrides, les îles Salomon et les Moluques. Malheureusement, le jeune Tahitien mourut à l'escale de Madagascar (de la petite vérole, contractée avant le départ). Marion-Dufresne, qui n'avait alors plus de raison d'aller à Tahiti, décida de faire route vers le Sud de l'Océan Indien à la recherche de nouvelles terres dans les mers australes. Il découvrit les iles qui allaient devenir Marion (pas de débarquement possible en raison d'une mer trop forte), Crozet (très précisément l'Ile de La Possession sur laquelle quelques hommes débarquèrent, alors uniquement habitée par les éléphants de mer, manchots et autres oiseaux de mer, comportant aujourd'hui une station scientifique) et Prince-Edouard, puis il gagna la Tasmanie et la Nouvelle-Zélande en partie pour procéder à des réparations sur les navires. C'est là qu'il fut malheureusement massacré, avec une quinzaine de ses compagnons, le 8 juin 1772 par un groupe de guerriers Maoris qui ne se contentèrent pas de les tuer, mais les découpèrent et les mangèrent. Un seul rescapé, le matelot Yves Thomas, .put échapper à la tuerie et regagner les navires, et c'est bien sûr lui qui raconta l'horrible scène. Les marins rescapés quittèrent immédiatement l'Ile, Du Clesmeur prenant la tête de l'expédition et Crozet le commandement du MASCARIN. Ils regagnèrent l'ile de France. Bien triste retour évidemment, sur fond d'échec. Kerguelen prit la suite, commandant la FORTUNE et naviguant de conserve avec le GROS VENTRE, mais c'est une autre histoire...


Lecture complémentaire — Du bleu, du gris, du blanc. Le Marion Dufresne (le premier, NDLR) dans le Grand Sud, par Marc Soviche

A lire aussi : reportage de Caroline Britz Le baptême des 40e, en route pour Crozet, dans l'hebdomadaire "le marin" des 04 au 25.06.2010

Françoise Massard - 27.07.2011

© Françoise Massard
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