Un monument à la mémoire de La Pérouse au Cap Soya (Hokkaido)
Françoise Massard


En octobre dernier, le 27.10.2007 exactement, la France et le Japon honoraient conjointement Jean-François de Galaup, comte de La Pérouse (né à Albi en 1741), en inaugurant un monument à sa mémoire (photo ci-contre), érigé sur les hauteurs du Cap Soya, à l'extrémité nord de l'Ile d'Hokkaido, non loin de la ville de Wakkanai. De ce cap, par temps clair, il est possible de voir l'Ile russe de Sakhaline dont la pointe sud, le Cap Crillon, est séparée par... le Détroit de La Pérouse.

Crédit Municipalité de Wakkanai



D'abord un peu d'Histoire...

Avant de présenter la genèse et l'inauguration de ce monument, revenons sur ce voyage autour du monde de La Pérouse, entamé en 1785, mais prématurément et tragiquement interrompu en 1788 à Vanikoro (Iles Salomon).

Louis XVI avait en effet ordonné un voyage scientifique français autour du monde pour parfaire l'œuvre de Louis Antoine de Bougainville et, surtout, du capitaine Cook (assassiné six ans plus tôt aux Iles Sandwich) pour qui il avait une véritable admiration. C'est sur les conseils du marquis de Castries, alors Ministre de la Marine et des Colonies, que Louis XVI confia l'expédition à Jean-François de Galaup de La Pérouse, lequel avait déjà prouvé, en temps que capitaine de vaisseau, son sens marin et ses qualités personnelles lors de la Guerre d'indépendance de l'Amérique (contre les Anglais de la Baie d'Hudson en particulier, alors qu'il commandait le SCEPTRE). C'est La Pérouse lui-même qui choisit un autre capitaine de vaisseau et camarade de combat, Fleuriot de Langle, pour commander la deuxième frégate (il sera hélas tué le 11 décembre 1787 dans l'Ile de Tutuila, archipel des Samoa).
Louis XVI donnant ses instructions au Capitaine de Vaisseau La Pérouse pour son voyage d'exploration autour du monde, le 26 juin 1785 à Versailles, en présence du marquis de Castries (et probablement des Frères de La Borde). Tableau peint en 1817 par Nicolas-André Monsiau.

Après avoir quitté Brest le 1er août 1785, les deux frégates LA BOUSSOLE (commandée par le CV La Pérouse... qui sera promu Chef d'escadre le 2 novembre 1786) et L'ASTROLABE (commandée par Fleuriot de Langle) relâchent aux Canaries, traversent l'Atlantique, touchent le Brésil, doublent le Cap Horn par temps calme (le 1er février 1786), relâchent au Chili (Concepcion), puis débarquent à l'Ile de Päques (les naturalistes de l'expédition relatent leur étonnement devant les fameuses statues de Rapa Nui). Après une escale (juin 1786) aux Iles Sandwich (Hawaï) où La Pérouse rend hommage à James Cook, les frégates cinglent vers l'Alaska pour étudier la possibilité d'y établir un comptoir (pour le commerce des peaux avec la Chine et le Japon).


Le 3 juillet 1786, les frégates franchissent la passe d'un fjord que La Pérouse baptise Port-des-Français et y mouillent. La Pérouse espérait peut-être y découvrir le fameux "passage du Nord-Ouest". Malheureusement, comme Philippe Fichet Delavault (Commandant du SEVEN SEAS MARINER) le décrit très bien (et avec beaucoup de poésie) sur son site consacré à Lituya Bay, les eaux de cette baie sont aussi envoûtantes que dangereuses (zone de failles géologiques). C'est ainsi que le 13 juillet 1786, deux des trois chaloupes qui servaient à des relevés hydrographiques sont emportées par des déferlantes, noyant vingt et un marins de l'expédition.
Intérieur de Port-des-Français (Lavis du LF Blondela, dessinateur embarqué à bord de l'ASTROLABE).

L'expédition quitte alors la baie (fin juillet 1786), longe les côtes californiennes et escale à Monterey (au sud de San Francisco) où La Pérouse fait dire une messe, par la Mission espagnole, pour les marins disparus. Les frégates se remettent en route, traversent le Pacifique jusqu'à Macao qu'elles touchent en janvier 1787. L'expédition escale aux Philippines, puis explore la Mer de Chine et la Mer du Japon. La Pérouse découvre en août 1787 le détroit qui porte aujourd'hui son nom (entre Sakhaline et le Nord du Japon, cf. carte ci-contre). Il met ensuite le cap sur Pétropavlovsk (Kamtchatka), où il arrive le 7 septembre 1787. Il en repart trois semaines plus tard, chargeant l'interprète de russe Jean-Baptiste Barthélémy de Lesseps (qui, plus tard, deviendra l'oncle de Ferdinand de Lesseps), qui vient de débarquer, de transmettre à Louis XVI les nouvelles des deux premières années de l'expédition (il mettra 11 mois pour rallier Versailles, mais rapportera cartes, gravures et manuscrits de Lapérouse).

Carte publiée dans Cols Bleus du 12 janvier 2008)

Carte présentant, de façon globale, les principales routes
suivies par Bougainville, Cook et La Pérouse

(publiée dans "Bateaux, 5 000 ans d'histoire de la Marine")

Après quoi, les frégates redescendent vers les Philippines et les Iles Samoa (alors connues comme les Iles aux Navigateurs). Malheureusement, douze membres de l'expédition — dont le Cdt Fleuriot de Langle et le naturaliste Lamanon — seront lapidés à mort par des indigènes. L'expédition rejoint alors les Iles Tonga (à l'époque Iles aux Amis), puis débarque fin janvier 1788 à Botany Bay (Australie), ainsi baptisée par Cook tant sa richesse naturelle a émerveillé les naturalistes de son expédition.

Mi-mars 1788, l'expédition appareille afin de poursuivre un programme qui devait la ramener à Brest à l'été 1789. Hélas, LA BOUSSOLE et L'ASTROLABE disparaissent sans laisser de traces... jusqu'en 1827 où des restes sont localisés par Peter Dillon (capitaine de la Compagnie des Indes) sur les récifs de l'Ile de Vanikoro (laquelle appartient au groupe des Iles Santa Cruz). Les premiers objets (épave de l'ASTROLABE) seront remontés en 1828 au cours de l'expédition dirigée par Dumont d'Urville.

A noter que les gabarres, armées à Brest, RECHERCHE (Second Capitaine Hesmivy d'Auribeau) et ESPERANCE (Commandant Huon de Kermadec) de l'expédition du contre-amiral Joseph-Antoine Bruny d'Entrecasteaux (commandant lui-même LA RECHERCHE), échoueront dans leur recherche de l'expédition La Pérouse, malgré deux ans de navigation (1791-1793) dans les parages, navigation qui coûtera d'ailleurs la vie au contre-amiral d'Entrecasteaux qui mourra du scorbut le 20 juillet 1793. Malgré cet échec, les résultats scientifiques furent importants, tant en hydrographie qu'en géographie (dont les cartes dressées par Beautemps-Beaupré qui participa à cette expédition). D'Auribeau prendra la tête de l'expédition après la mort d'Entrecasteaux, mais mourra à son tour et c'est M. de Rossel qui ramènera finalement la RECHERCHE à Brest.
La RECHERCHE et l'ESPERANCE

Diverses expéditions furent commanditées : celle de 1964 permit de retrouver les restes de LA BOUSSOLE ; en 1999, on reconnut le "Camp aux Français" où les survivants durent vivre quelque temps ; enfin, celle de 2005 confirma les résultats déjà obtenus. On est certain, à l'heure actuelle, que l'Ile que d'Entrecasteaux a appelée "Ile de la Recherche" n'est autre que celle de Vanikoro. Il est regrettable qu'il n'ait pas choisi d'y débarquer car, cinq ans après le naufrage, il aurait peut-être pu découvrir des survivants de l'expédition. Une nouvelle campagne de recherches est programmée pour 2008, dans le but de tenter de retrouver des traces permettant de reconstituer la vie des survivants.



Genèse du Mémorial

Si le Capitaine de Vaisseau Jacques Bodin et le Commandant Fichet Delavault, tous deux membres de l'Association Lapérouse Albi-France ont œuvré depuis longtemps pour que la mémoire de La Pérouse se perpétue en Amérique (Alaska), la mise en valeur du premier Européen ayant pénétré la Mer du Japon (venant de la Mer de Chine), puis ayant cartographié la Manche de Tartarie et la Russie extrême-orientale est plus récente. Et, bien sûr, passer du projet d'un mémorial à son inauguration demanda plusieurs années. Les actifs promoteurs en furent le CV Jacques Bodin et le Cdt Shunzo Tagami (ancien officier de la marine impériale japonaise et héros de la Seconde Guerre mondiale), qui se sont rencontrés à Wakkanai dès 1999. Des relations cordiales se sont rapidement nouées entre eux, ainsi qu'avec le maire de Wakkanai, M. Yokota. La coopération fut concrètement décidée en 2004 à Wakkanai (Ile d'Hokkaido), lors de la première visite du VENDEMIAIRE, avec l'objectif d'édifier un mémorial sur la rive sud du détroit.

Photo satellitaire montrant le Détroit de La Pérouse, large d'environ 40 km (pour comparaison, le Pas de Calais en fait environ 30),
avec une profondeur moyenne d'une trentaine de mètres, et reliant la mer du Japon à la mer d'Okhotsk.


Crédit Philippe Poux

En Russie, la mémoire de La Pérouse est encore bien vivante. Sur les côtes de Sibérie, au Nord de Vladivostok et de l'Ile de Sakhaline, une douzaine de ports ou sommets portent toujours les noms que La Pérouse leur avait attribué. Tel est le cas de la ville de Terney , du nom de l'Amiral, ami et mentor de La Pérouse, ou de la Baie de Castries (cf. supra carte du détroit). Un monument élevé à la mémoire de La Pérouse s'élève déjà depuis plus de 150 ans au centre de Petropavlosk.

Afin de perpétuer le souvenir du navigateur et de maintenir la dénomination internationale du détroit, l'Association Lapérouse Albi-France a souhaité "baliser" le détroit en faisant ériger deux monuments, un sur chacune des deux rives. Le premier fut inauguré en mai 2006 sur la côte sud-ouest de Sakhaline... en Baie de Langle. Le second (ci-contre) s'élève dans l'Ile d'Hokkaido, près de Wakkanai, sur le Cap Soya, endroit mythique car constituant l'extrémité la plus septentrionale de l'archipel japonais. L'inauguration s’est déroulée le 27 octobre 2007, en présence de l'ambassadeur de France au Japon et d'une délégation de l'équipage de la frégate VENDEMIAIRE.

Ce monument commémore le courage des grands explorateurs et souligne l'amitié franco-japonaise. Entre les deux "voiles" du mémorial, symbolisant les deux frégates, on aperçoit le monument triangulaire marquant la position du Cap Soya, pointe septentrionale de l'archipel japonais et, à l'horizon, le VENDEMIAIRE pénétrant dans le détroit.


Inauguration du Mémorial

La cérémonie du 27 octobre 2007 est l'aboutissement de longs échanges entre l'Association Lapérouse à Albi et la Municipalité de Wakkanai ; grâce à une action soutenue de part et d'autre, la Marine nationale Française et la Force maritime d'autodéfense Japonaise y ont été étroitement associées, apportant chacune la participation de leurs nations respectives. Malheureusement, le Destin, jusqu'alors si favorable à l'entreprise, n'a pas permis au Commandant Tagami de participer à cet hommage : son épouse et son fils étaient là pour maintenir sa mémoire, témoignage émouvant de la coopération profondément généreuse manifestée par les hôtes du Japon à l'égard du marin français.

Marins français et marins japonais
Le destroyer japonais JINTSU et la frégate VENDEMIAIRE
lors des cérémonies
Témoignage d'une belle coopération
Crédit Philippe Poux
Photo de droite, et successivement de gauche à droite : M. Bodin - Mme de La Pérouse - M. Féral (Maire de Puycelsi et actuel président de l’Association Lapérouse Albi-France) - CF Arnoult (Cdt du Vendémiaire) - M. Le Lidec (Ambassadeur de France) - M. Yokota (Maire de Wakkanai) - M. Yokouchi (Maire de Soya) - M. Yamada (Chef du Conseil municipal de Wakkanai) - M. Nakagawa (Pdt de l'Association historique Rinzo Mamiya, du nom de l'explorateur qui devait reconnaître de part en part le goulet, large d'environ 8 km, entre l'Ile de Sakhaline et l'Eurasie) - Mme Tagami - M. Chikashi Tagami présentant une photo-portrait de son père. (M. Poux représentait le maire d'Albi).

Le monument se compose d'un socle de granit portant un bas-relef de La Pérouse (en bronze, signé Manic, offert par l'Association Lapérouse) et une plaque, écrite en français et en japonais, relatant le passage du navigateur dans le détroit. Il est surmonté de deux "voiles d'artimon", en granit plus clair, symbolisant LA BOUSSOLE et L'ASTROLABE. Derrière, le "Détroit de La Pérouse"... Un nouvel amer pour les navigateurs d'aujourd'hui, à quelques mètres de la tour rouge à bandes blanches du phare Soya Misaki (Lat. 45° 31,3' N - Long. 141° 56,2' E).

L’inscription suivante a été gravée, en français et en japonais, sur le monument dédié à La Pérouse

A LA PEROUSE
En 1785, Louis XVI, roi de France, ordonne
de procéder à un voyage de découverte
scientifique
autour du monde.
À la tête de deux frégates, le chef d’escadre
Jean-François de Galaup,
comte de La Pérouse,
conduit l’expédition.
En 1787, il explore la mer du Japon,
puis reconnaît l’existence d’un bras de mer
qui unit
la mer du Japon et la mer d’Okhotsk.

Le 11 août 1787, avec ses deux navires,
il franchit ce détroit important au large du cap Soya.
Il est donc le premier européen
empruntant une telle route
afin de rejoindre l’océan Pacifique.
En 1789, porté disparu après avoir quitté l’Australie,
ce héros valeureux devait ne jamais revoir
la France, sa terre natale.
Afin d’honorer le navigateur
et de commémorer son exploit de découverte,
le monde maritime a donné à ce passage
le nom
Détroit de La Pérouse



Quelques documents historiques


Médaille frappée en 1785
à l'occasion du départ de La Boussole et de l'Astrolabe
(recto/verso)
Page de garde de l'Atlas
de La Pérouse
édité en 1797
Acte de naissance
d'un membre de la famille
Dalmas de La Pérouse
Page de garde du Voyage de
Lapérouse autour du monde
(1831)
annotée par J.-B. B. de Lesseps


Précisions d'ordre orthographique

Ces informations m'ont été fournies directement par Jacques Bodin, qui a bénéficié de l’expertise de Monsieur J.Thomas, auteur d’une importante étude – qui fait référence – sur la manière d’orthographier le nom de « Monsieur de La Pérouse » (selon le mot attribué au roi Louis XVI). Je les remercie de leur contribution.

La Pérouse ou La Peyrouse est d'abord la dénomination d’une terre, ou d'une localité, que l’on pouvait rencontrer en particulier dans la France méridionale (langue d’oc), là où la nature du sol – de pierres, ou pierreux – constitue une particularité topographique. Aujourd’hui, ce terme se retrouve sous des formes francisées telles que La Pierrière, Le Péreux, Le Perret, Bazouges-La-Pérouse, etc.
Au moment de rejoindre les gardes de la marine, Jean-François de Galaup, le futur explorateur, avait reçu de son père la terre dite La Pérouse . Il ajoutait alors «de La Pérouse» à son patronyme et affermissait ainsi son statut social. Il ne devait pas avoir d'enfant. Ses deux soeurs épousaient respectivement M. Dalmas et M.de Barthès.
Au début du XIXe siècle, les familles et neveux (Dalmas et Barthès) ont demandé que soit ajouté à leur nom celui de leur oncle illustre, ce qui fut accordé, par exemple on obtint "Dalmas de La Pérouse" (cf. acte de naissance ci-dessus). Puis, à l’occasion d’une nouvelle modification d’orthographe, le nom Lapérouse, en un seul mot, fut substitué pour désigner les neveux et nièces du navigateur.

De ce fait est née une certaine confusion entre le nom du personnage historique et celui porté par ses neveux.

Le navigateur signait lui-même ses lettres sous la forme "liée", très répandue à l'époque, soit Lapérouse en un seul mot (cf. ci-contre), c'est-à-dire sous une forme différente de celle qui servait usuellement à le désigner et qui était utilisée par ses contemporains, parmi lesquels, et non des moindres, son épouse, ses amis, ses supérieurs et subordonnés.

 

Il y a quelques années, l'Institut de France a été amené à statuer en la matière et a confirmé que la seule orthographe correcte pour désigner le personnage historique était l'écriture en deux mots, La Pérouse.
Cependant, des historiens ou écrivains qui ont magnifiquement œuvré en faveur du grand marin, utilisent – souvent sans raison particulière – l’orthographe « liée » : peut-on leur reprocher de ne pas avoir adopté l'usage de l’époque, sans doute plus élégant et plus en harmonie avec la stature d'une grande figure du siècle des Lumières !”.



Orientation bibliographique

• Journal de bord N° 34 (hiver 2007) - Journal des membres de l'Association Lapérouse Albi-France.
• Cols bleus de la Marine et de la mer N° 2853 (22 décembre 2007).
• Le Voyage de Lapérouse de Brest à Botany-Bay (annoté par J.B.B. de Lesseps) - Jean-François Galaup de Lapérouse, Ed. Pôles d'images.
• Marins français à la découverte du monde - Etienne Taillemite, Ed. Fayard.
Le livre des Terres Inconnues - CA François Bellec, Ed. Du Chêne.
L'incroyable voyage de Monsieur de Lapérouse - Sophie Humann & Emmanuel Cerisier, Ed. Gulf Stream.
Le messager de La Pérouse - Du Kamtchatka à Versailles (1790) - J.-B. B. de Lesseps, Ed. Pôles d'images (2004).

Musée Lapérouse d'Albi
Musée de l'Histoire Maritime de Nouvelle Calédonie - Association Salomon de Nouméa (Pdt Alain Conan).



Je remercie MM. BODIN, COLOMBIE et FICHET DELAVAULT , tous trois membres de l'Association Lapérouse Albi-France,
pour leur précieuse aide (informations et photos de la cérémonie)

© Françoise Massard
  www.cargos-paquebots.net