Festival de Loire 2015
Photos Danièle Porry
/ Textes Françoise Massard
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Ces photos ont été prises à l'occasion de la septième édition du Festival de Loire, lequel s'est tenu du 23 au 27.09.2015 à Orléans, autrefois ville royale, aujourd'hui ville d'art et d'histoire au cœur du Val de Loire (inscrit au patrimoine mondial de l’Unesco). Ces journées ont rassemblé plusieurs centaines de mariniers (environ 700) et quelque 200 bateaux traditionnels de Loire et autres voies d'eau. Certains de ces bateaux participèrent à des joutes, à des courses, à des spectacles d'eau, etc. C'est le plus grand rendez-vous européen de la marine fluviale, organisé tous les deux ans, depuis 2003, par la Mairie d'Orléans. A chaque nouvelle édition, un pays est invité d'honneur. Cette année, ce fut la Pologne dont l'une des grandes villes, Cracovie, est jumelée avec Orléans depuis 1992. Une cinquantaine de mariniers polonais, armant quatorze bateaux du type de ceux naviguant autrefois sur la Vistule ou l'Oder, participèrent ainsi à ces festivités fluviales. Longue d'un peu plus de 1 000 km, la Vistule (Wista en polonais) — plus grand fleuve de Pologne — prend sa source à 1 100 m d'altitude dans les Beskides silésiennes (massif des Carpates), tout au sud du pays qu'elle traverse complètement, en arrosant au passage Cracovie, Varsovie, etc., avant de se jeter dans la mer Baltique, près de Gdansk.


Une centaine de bateaux ligériens traditionnels étaient présents, et autant venant d'autres régions : gabares, chalands, mahons, fûtreaux, toues cabanées ou non, plates, flûtes, bâtards, couraux, barques de patrons, berrichons, galupes, nantais, baquets, escutes, yoles, coutrillons, chênières, cadoles, et même cercueils, etc. Si j'osais, je dirais qu'il y a autant de noms de bateaux que de rivières, de régions, voire de marchandses transportées. Les noms sont aussi nombreux pour les transports de personnes : coches d'eau, diligences d'eau, galiottes, barques de postes, bacs à traille, etc.


Célèbrant la beauté du fleuve royal, ce festival permet, tous les deux ans, de renouer avec la tradition batelière d'antan, faisant pour quelques jours d'Orléans une capitale de la navigation fluviale. S'y côtoient bateliers, artisans présentant les métiers traditionnels de la batellerie, pêcheurs, exposants de produits régionaux, artistes et, bien sûr, plusieurs centaines de milliers de spectateurs. Sur les troisième et quatrième photos, on voit la grande "piautre", gouvernail à axe oblique et à grande surface directionnelle typique des chalands de Loire à voile. Ceux-ci furent nombreux du XVII au XIXe siècles car la Loire contribua largement au ravitaillement de Paris via le canal de Briare (mis en service en 1642) et la Seine. Les chalands transportaient non seulement les produits locaux (bois du Morvan, charbon de Saint-Etienne, tuffeau de Touraine, ardoises de Trélazé, faïences de Gien ou de Nevers, papier produit par les moulins d'Ambert, coutellerie de Thiers et de nombreux produits agricoles tels vins, huiles, sel, poissons séchés, céréales, tabac, savon, etc.), mais aussi les produits coloniaux qui arrivaient par navires dans le port de Nantes.


"Les rivières sont des chemins qui marchent, et qui portent où l'on veut aller" disait Blaise Pascal (1623-1662) dans les Pensées, mais cela n'est vrai qu'à la "descente" (ou "à la decize"). Et encore, la "descente à gré d'eau", c'est-à-dire en ne comptant que sur le courant, était loin de pouvoir se faire partout et encore moins toute l'année. En effet, les crues, les basses eaux et les nombreux bancs de sable sur la Loire en particulier, l'embâcle, la débâcle, tous ces phénomènes naturels rendaient la navigation dangereuse, voire impossible, d'où la nécessité du halage (humain, puis animal) et bien sûr de la voile. A cause des redoutables et redoutés étiages de la Loire, tous les bateaux y naviguant étaient à fond plat, souvent sans quille, avec un grand gouvernail (la piautre), les mariniers "conducteurs" s'aidant de leurs "bâtons de marine" pour éventuellement modifier la trajectoire du bateau. Quand la "remonte" était impossible, certains bateaux étaient purement et simplement "déchirés" (démolis) et leurs bois vendus comme bois de chauffage (on parlait alors de "navigation à bateau perdu"). N'étant pas soumis aux vagues, ces bateaux fluviaux pouvaient être construits de façon beaucoup plus légère, et donc bien meilleur marché. Pour la Loire, la situation était un peu particulière car sa direction est-ouest sur environ 400 km fait qu'elle se trouve dans l'axe des vents océaniques dominants soufflant toute l'année, ce qui facilitait la remonte des bateaux. Les chalands de Loire pouvaient donc être plus importants, plus lourds, que sur d'autres voies intérieures. Mais naviguaient toutefois aussi des bateaux beaucoup plus légers, les fameuses "sapines de Loire" qui alimentaient la capitale en charbon des monts du Bourbonnais, via l'Allier et la Loire, puis le Canal de Briare, le Loing et la Seine. Plus de 7 000 de ces bateaux naviguèrent par an entre Roanne et Paris au milieu du XIXe siècle. Sur la photo de droite ci-dessous, l'aigle polonais…en négatif si j'ose dire puisque l'emblème de la Pologne est l'Aigle blanc (coiffé ou non d'une couronne, selon les périodes de l'Histoire) sur le fond rouge du blason, aigle que l'on retrouve sur son drapeau (bande blanche surmontant une bande rouge) et sur le pavillon de ses navires. Cet aigle blanc serait présent dans l'héraldique polonaise depuis le XIIe siècle (la légende dit qu'un certain Lech remarqua un jour, pendant un voyage, un nid d'aigles et décida de construire une ville dans ce lieu). Le blanc symboliserait la pureté, le rouge le sang versé par le peuple polonais pour préserver son unité.


Sur la première photo ci-dessous, un chaland polonais porte un immense buste de Casimir III (1310-1370) qui fut roi de Pologne de 1333 à 1370. Il fut apprécié de ses sujets qui le baptisèrent Casimir Le Grand. En effet, il élargit les frontières du pays (par des alliances, et non uniquement par la guerre), redressa son économie (encourageant la mise en valeur des terres en protégeant les paysans, faisant prospecter le sous-sol, instaurant une protection douanière, etc.), accorda une certaine autonomie aux villes, stabilisa la monnaie, codifia l'administration, la justice, etc. Ce fut également un roi bâtisseur (églises, halles, greniers à sel, hospices, écoles, fortifications, châteaux). "Casimir III trouva la Pologne de bois et la laissa de briques" dit un adage polonais. Il fonda l'Académie de Cracovie en 1364 (la deuxième plus ancienne académie d'Europe de l'Est, après celle de Prague). Il est considéré comme l'un des plus grands rois de Pologne. La présence de son buste lors de ces festivités s'explique par le fait qu'il fut à l'époque apprécié des mariniers car il avait libéralisé le trafic sur la Vistule en levant les droits de douane ! Sur la photo de droite, les quais de Loire et, à l'arrière-plan, les deux tours de la Cathédrale Sainte-Croix (assez proche par ses dimensions de Notre-Dame de Paris), dont les vitraux relatent l’histoire de Jeanne d’Arc. En 2012, la ville d'Orléans fêta le 600e anniversaire de la naissance de la "Pucelle d'Orléans" qui libéra la ville du joug des Anglais en 1429.


Evolution de la batellerie — Les bateaux à vapeur à roues à aubes apparaîtront au début du XIXe siècle (dont les fameux "Inexplosibles"). En bois d'abord, puis plus tard en fer riveté, et en acier soudé à partir des années 1920, ces bateaux seront utilisés pour le transport tant des marchandses que des passagers. La batellerie industrielle se développa sur nos grands cours d'eau tout au long du XIXe siècle. La péniche de type "Freycinet" (38,50 m de long pour 5,05 m de large et 1,80 m d'enfoncement, 350 tpl / du nom de Charles Louis de Saulces de Freycinet, ministre des Travaux publics, de 1877 à 1879 et qui normalisa les dimensions des bateaux et des écluses), mue par moteur Diesel et hélice, laissa progressivement place à des automoteurs plus longs et de tonnages de plus en plus importants. Au cours de la première moitié du XXe siècle, le tonnage monte progressivement, 750 t, puis 900 t, 1 200 t ou encore 3 000 t. A partir des années 1950, le "poussage" permet de constituer des "convois" de deux automoteurs qui permet d'augmenter encore le tonnage de marchandises transportées. Ce type de navigation n'est évidemment utilisable que sur les voies à plus grand gabarit (Rhône, Saône, Rhin, Bassa-Seine, Meuse, Moselle, etc.) et aux écluses beaucoup moins nombreuses que sur les canaux. Le réseau des voies intérieures est géré, depuis 1991, par l'organisme public Voies navigables de France (VNF).


Au Fleuve de Loire, dans L'Olive (1549), par Joachim Du Bellay (1522-1560)

Ô de qui la vive course
Prend sa bienheureuse source,
D'une argentine fontaine,
Qui d'une fuite lointaine,

Te rends au sein fluctueux
De l'Océan monstrueux,
Loire, hausse ton chef ores
Bien haut, et bien haut encores,

Et jette ton oeil divin
Sur ce pays Angevin,
Le plus heureux et fertile,
Qu'autre où ton onde distille.

Bien d'autres Dieux que toi, Père,
Daignent aimer ce repaire,
A qui le Ciel fut donneur
De toute grâce et bonheur.
(…)
Les monts, les vaux et campaignes
De ce terroir que tu baignes.
Regarde, mon Fleuve, aussi
Dedans ces forêts ici,

Qui leurs chevelures vives
Haussent autour de tes rives,
Les faunes aux pieds soudains,
Qui après biches et daims,

Et cerfs aux ttes ramées
Ont leurs forces animées.
Regarde tes Nymphes belles
A ces Demi-dieux rebelles,

Qui à grand'course les suivent,
Et si près d'elles arrivent,
Qu'elles sentent bien souvent
De leurs haleines le vent.
(…)
N'oublie le nom de celle
Qui toutes beautés excelle,
Et ce qu'ai pour elle aussi
Chanté sur ce bord ici.


Voir ici d'autres informations sur la navigation traditionnelle en Loire et des photos de la Basilique Saint-Benoit et l'Oratoire de Germigny


Françoise Massard - 27.11.2015

© Françoise Massard
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