Navigation sur l'Amazone entre Manaus (Brésil) et Iquitos (Pérou) — Janvier 2012
Françoise Massard

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Samedi 21 janvier 2012

Nous avons quitté Santo Antônio do Içá hier 20.01 sur le coup de midi. Nous avons navigué toute la nuit en direction de Tabatinga, ville située à la pointe sud-ouest du Brésil, transfrontalière avec le Pérou et la Colombie. Nous naviguerons encore toute la matinée de ce samedi, notre ETA étant prévue vers 13h.


Je n'ai rien prévu de particulier ce matin, j'en profite pour lire, faire un peu de courrier et tout simplement rêvasser sur le pont supérieur.


En fin de matinée, les habitations se densifient sur la rive gauche du fleuve et les bateaux locaux sont de plus en plus nombreux.


A 13 h, comme prévu, le VISTAMAR jette l'ancre dans l'Amazone, au niveau de Tabatinga (Brésil). Notre objectif est d'aller visiter la ville colombienne de Leticia (visite libre). Comme nous allons le voir ci-après, ces deux villes se touchent, et c'est en zodiac que nous débarquons à Leticia.



Leticia (Colombie)
Lat. 04° 12' S - Long. 069° 55' W   —    GMT – 5

Les cartes Google Earth ci-dessous montrent notre route de Santo Antônio do Içá à Tabatinga - Leticia, ainsi que le positionnement relatif de ces deux villes. A noter que le décalage horaire avec le méridien de Greenwich est en Colombie de 5 h et non plus de 4 h comme au Brésil (mais nous ne devons pas changer nos montres pour l'instant, devant rester à l'heure du navire qui lui est mouillé… au Brésil ! ).
 


Nous allons revenir sur la situation très particulière de ces deux villes séparées par une frontière quasi fictive, mais arrêtons-nous d'abord un peu sur la Colombie puisque Leticia sera notre seule escale dans ce pays. C"est aussi l'occasion de découvrir son hymne national (entendu à l'ouverture de cette page).
Comme on le voit sur les cartes ci-contre, la Colombie est située en Amérique du Sud. Elle est à la limite de la Mer des Caraïbes au Nord, du Panama au Nord Ouest, de l'Océan Pacifique à l'Ouest, de l'Equateur et du Pérou au Sud Ouest et du Brésil au Sud-Est. C'est pour ma part, la seconde fois que je touche la Colombie, cette fois-ci à son extrême sud, la première fois c'était à son extrême nord puisqu'il s'agissait d'une escale dans la magnifique ville de Carthagena de Indias (fondée au début du XVIe siècle). Avec une superficie de plus d'un million de kilomètres carrés (soit deux fois la France), la Colombie compte une population de l'ordre de 40 millions d'habitants. Elle est divisée en 31 départements, sa capitale est Bogota, sa langue l'espagnol.

Pour mémoire, la Colombie n'est indépendante que depuis 1830 car, auparavant, elle faisait partie de la Gran Colombia (avec le Venezuela et l'Equateur). C'est une république présidée par Juan Manuel Santos depuis août 2010. Le département d'Amazonas (où nous sommes évidemment) en occupe le Sud, jouxtant le Pérou et le Brésil, et bordant l'Amazone sur 120 km. Ce département, bien que couvrant le tiers du pays (puisque sa superficie est d'environ 400 000 km2), est très peu peuplé (de l'ordre de 80 000 habitants). Nombreuses petites communautés indigènes clairsemées dans la forêt équatoriale, essentiellement au bord des cours d'eau (les mieux connues sont les Ticunas, Yaguas et Cocamas).



Les deux seules villes colombiennes situées au bord du fleuve sont Leticia (capitale du département d'Amazonas, que nous nous apprêtons à visiter) et Puerto Nariño (à 87 km en amont, s'étendant le long du Rio Loretoyaco, un affluent de l'Amazone, et plus petite, environ 5 500 habitants). Le reste du département est recouvert de l'épaisse forêt équatoriale dont nous avons maintenant une petite idée et qui est habitée par quelques communautés indigènes (Ticunas en particulier). L'Amazonie colombienne se situe entre 100 et 600 m au-dessus du niveau de la mer. Même climat que pour l'Amazonie brésilienne : température moyenne autour de 27-28° C (quasi constante toute l'année), précipitations annuelles cumulées de l'ordre de 2 600 mm et humidité de l'air dépassant 90 %.


Les deux séries de photos ci-dessus montrent la rive de l'Amazone aux abords de Leticia. Ci-dessous, les deux rues (à 90° l'une de l'autre) proches de notre débarcadère. Etals colorés, beaucoup de musique, de nombreuses motos, et, brutalement, une énorme averse qui s'arrête quelques minutes plus tard, aussi brutalement qu'elle s'était déclenchée (pas le temps de sortir le K-Way… les parasols des vendeurs de primeurs furent les bienvenus !).



Leticia est donc la capitale de l'Etat d'Amazonas. Elle est parfois surnommée "Tres Fronteras" car elle est en effet aux confins de trois pays : la Colombie (à laquelle elle appartient), le Brésil (Leticia est en effet mitoyenne de Tabatinga, sa "ville jumelle", toutes deux sur la rive gauche de l'Amazone) et le Pérou (qui la convoita d'ailleurs régulièrement…, via la ville de Santa Rosa, installée sur la rive droite du fleuve). Les déplacements entre ces trois villes sont libres, sans formalités douanières. Comme on l'a vu sur les cartes satellitaires précédentes, Leticia est une petite ville en damier déployée au nord de Tabatinga, aux rues bordées de palmiers et de maisonnettes basses en bois (les seuls bâtiments de plus d'un étage sont des hôtels). Fondée en 1867, Léticia compte aujourd'hui environ 40 000 habitants (les chiffres divergent un peu selon les sources). Elle est desservie par le fleuve et par une ligne aérienne régulière avec Bogota (capitale de la Colombie) dont elle est distante de 1 100 km (sa voisine brésilienne, Tabatinga, est elle régulièrement reliée par avion à Manaus, Brésil). Léticia est située à une centaine de mètres au-dessus du niveau de la mer. La ville de Leticia a été ainsi baptisée en 1867 par son fondateur, l'explorateur espagnol Francisco de Orellana (dont nous reparlerons bien sûr car c'est lui qui, le premier, découvrit le cours de l'Amazone, en 1541-1542, depuis sa confluence avec le Napo jusqu'à son embouchure… 4 800 km plus à l'Est) en souvenir de son épouse. La légende raconte que le jour de la mort de cette dernière, Orellana fit tailler la forêt de façon à ce qu'elle prenne la forme de chacune des lettres du prénom de la belle et jeune indigène dont il pleurait la perte.


Rues bordées de palmiers et de magasins. Il y a des taxis et des mini-bus, mais comme dans toute l'Amazonie, c'est la moto qui est le principal moyen de transport. L'économie de Léticia repose essentiellement sur la pêche, la culture (manioc en particulier), la récolte de fruits, des activités d'importation / exportation (bois, caoutchouc, un peu de minerais aurifères) via le port (et celui mitoyen de Tabatinga), l'artisanat et, bien sûr, des activités liées au secteur tertiaire (administration, enseignement, banque, commerce, etc.). Le tourisme, bien qu'encore limité, y est en développement.


Ci-dessus, la Parroquia Nuestra Señora de la Paz, hélas fermée en dehors des offices.


Une série de vues du jardin botanique qui fait face à l'église Notre Dame de la Paix. A gauche ci-dessus, un Cocos Nucifera (un cocotier) et, sur la photo suivante, un Coussapoa Pittieri (du nom du botaniste suisse Henri Pittier qui fit sa carrière en Amérique du Sud) ou Higuerote (arbre de la famille des Ficus, je crois). A droite, fleur Heliconia rostrata, vernaculairement connue comme Bec d'oiseau. Ci-dessous à droite, des nénuphars géants Nymphea Victoria (nous en verrons d'autres plus tard, dans la région de Manaus, mais les plus beaux que j'ai vus sont ceux du Jardin Pamplemousse à l'Ile Maurice - cf. photos 1 et 2 par exemple). On notera les piètements du banc public…



En revenant vers l'embarcadère où sont accostés les zodiacs, je vais faire un petit tour au modeste musée ethnographique de Leticia (d'accès libre mais que l'on atteint après avoir traversé une boutique d'objets artisanaux… astucieux non ?).


Quelques animaux empaillés, des vêtements en fibres de cocos, des paniers, des tambourins, des masques, des flèches, des poteries, etc.


Pour écouter l'hymne national colombien


Appareillage de Tabatinga (Brésil) — 21.01.2012 vers 18h

Adieu Leticia la Colombienne, nous regagnons à bord des zodiacs notre mouillage situé face à Tabatinga la Brésilienne.


Nous voilà donc revenus, en quelques tours de moteur, au Brésil, ce pays que l'on pourrait penser sans limites tellement il est grand (16 fois la superficie de la France) et varié. Quels points communs en effet entre ces villages répartis le long du "Fleuve" et les grandes métropoles tentaculaires comme Rio de Janeiro ou Sao Paulo ? Evidemment pas le mode de vie, mais une langue officielle commune, le portugais, depuis la colonisation du pays par les Portugais à la fin du XVe siècle et au début du siècle suivant (et grâce au fameux Traité de Tordesillas qui, en 1494, par l'entremise du Pape Alexandre VI, définit un méridien répartissant le monde non européen, le "Nouveau Monde", entre l'Espagne et le Portugal). Plus d'une centaine de langues indigènes subsisteraient toutefois dans le pays (beaucoup d'auteurs avancent le chiffre de 180), chacune d'elles n'étant toutefois parlée que par de petits groupes localement. Le portugais brésilien compterait, selon les linguistes, environ 20 000 mots indigènes… dont certains furent repris dans d'autres langues, comme "tapioca", "manioc", "tabac", "hamac", "jaguar", et bien d'autres que nous pratiquons nous-mêmes !


La population du Brésil, quelque 192 millions d'habitants, est l'une des plus hétérogènes du Monde (peaux blanches, noires, rouges, jaunes, et tous les métissages intermédiaires), mais ils ont pourtant une réligion commune : 90 % des Brésiliens sont catholiques. En dehors de cette religion largement majoritaire, on trouve aussi des protestants (immigrations allemande et suisse), des musulmans, des israélites, etc., et… des croyances ancestrales (indiennes, africaines, etc.). Certains Brésiliens pratiquent même plusieurs religions, comme de nombreux descendants d'Afrique (Benin, Togo, Nigéria en particulier) qui, tout en suivant les offices catholiques, pratiquent parallèlement les rites des Yorubas (religion appelée candomblé qui vénère de nombreuses divinités, souvent liées à la nature). Un dicton courant au Brésil : "Combien y a t-il de religions au Brésil ? Dieu seul le sait… et encore !" Cette population est très inégalement répartie entre les cinq "Régions" (Nord - Nordeste - Centre Ouest - Sud Est - Sud) du Brésil. L'Amazonie où nous sommes appartient à la Région Nord qui occupe a elle seule 42 % du Brésil alors qu'elle est très peu peuplée (sans doute de l'ordre de trois millions d'habitants).


Dès que Tabatinga ne sera plus en vue, nous aurons quitté le Brésil et seront entrés au Pérou où le Solimões, nom de l'Amazone entre Manaus et Leticia comme on l'a vu, devient le Rio Amazonas. C'est donc l'occasion de voir pourquoi ce mythique fleuve porte ce nom… L'histoire raconte que le premier Européen qui partit à la découverte de l'Amazone, l'Espagnol Francisco de Orellana (1501 Trujillo, Espagne - 1546 Amazonie), parti pour le compte du Roi d'Espagne à la recherche d'un légendaire Royaume d'Eldorado et espérant trouver de la cannelle, se heurta (avec ses 23 hommes) à une tribu indienne commandée par de redoutables femmes qui lui firent penser aux fameuses Amazones décrites par le Grec Hérodote (Enquête - Livre IV rédigé vers 460 av. JC). Cf. encadré ci-dessous qui reproduit ce qu'écrivit, dans sa "Relation de la première descente de l'Amazone" , le missionnaire espagnol Gaspar de Carvajal qui accompagna Orellana dans son expédition.

"Je veux que vous sachiez quelle fut la cause pour laquelle ces Indiens se défendaient de cette façon. Il faut savoir qu'ils sont sujets et tributaires des Amazones et que notre arrivée étant connue, ils étaient allés leur demander secours. Et il en vint jusqu'à dix ou douze. Nous les vîmes qui se battaient en tête de tous les Indiens, comme des capitaines. Et elles se battaient avec tant de courage que les Indiens n'osaient pas tourner le dos. Et ceux qui fuyaient devant nous, elles les tuaient à coups de bâton. Et ceci est la raison pour laquelle les Indiens se défendaient si bien. Ces femmes sont très blanches et grandes, et elles ont une très longue chevelure, tressée et enroulée sur la tête. Elles sont très membrues et vont toutes nues, leurs seules parties honteuses voilées, leurs arcs et leurs flèches en mains, chacune guerroyant comme dix Indiens. Et en vérité, une de ces femmes tira une volée de flèches sur les brigantins, lesquels à la fin semblaient des porcs-épics."
Gaspar de Carvajal ("Relation de la première descente de l'Amazone")

C'est ainsi que les Espagnols, qui avaient initialement baptisé le fleuve Orellana, l'appelèrent finalement Amazonas.


La pirogue, le moyen de transport par excellence des Caboclos, ces Amazoniens métissés d'Indiens et d'Européens (à terre, on l'a vu, c'est la moto).


Quelques navires croisés lors de notre départ de Tabatinga : bateaux à passagers, barges, pousseurs, etc.


Nous reprenons donc notre navigation ce 21.02.2012 en début de soirée, en direction de Pevas, notre première escale péruvienne (nous y serons demain en début d'après-midi). Cela fait déjà presqu'une semaine que nous sommes à bord du VISTAMAR, et pourtant je reste subjuguée par cette végétation dense, omniprésente, quasi oppressante, qui défile sans fin… "Epais foliacé infini de la forêt amazonienne" écrira Henri Michaux qui refit en 1928 le voyage d'Orellana. Toujours beaucoup de végétation à la dérive. Mais là, rien de nouveau non plus : "Les eaux se heurtaient l'une contre l'autre, charriant des rondins de bois d'une rive à l'autre, ce qui rendait la navigation très pénible, du fait des nombreux tourbillons qui nous entrainaient ici ou là", ainsi s'exprime, dans sa "Relation de la première descente de l'Amazone", le missionnaire espagnol Gaspar de Carvajal dont nous venons de parler.


Le paysage nous laisse apercevoir tantôt une maison totalement isolée (sur pilotis bien sûr, quand elle n'est pas sur radeau, pour tenir compte des crues du fleuve évidemment), tantôt un bateau à passagers (qui fait aussi parfois office d'habitation). Nous sommes en climat équatorial, alors nous avons de temps en temps de gros orages en soirée, avec parfois un magnifique ciel annonciateur.


Prochaine escale (22.01.2012) : Pevas (Pérou)

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Dernière mise à jour - 28.09.2014

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